Bertrand Lavier en interview

23/09/2021139 écoute(s)
 
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Diffusée le 23/09/2021
art art contemporain consortium art plastique

Retranscription de l’interview de Bertrand Lavier

par Célia Houberdon

Photos de Solène Gacon

Interview réalisée dans la rotonde du Consortium, le 17/09/2021 lors du vernissage de l’exposition Unwittingly but Willingly.

 

 

 

Célia : Vous êtes né à Châtillon-sur-Seine le 14 juin 1949. Vous êtes de la même génération que Xavier Douroux et Franck Gautherot, les directeurs du Consortium Museum qui ont commencé à exposer de l’art contemporain dans les années 1970, date à laquelle est née votre réflexion sur l’art et le quotidien. En 1995 vous teniez une émission sur Radio Dijon Campus avec Eric Troncy qui venait d’arriver au Consortium. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

 

BL : Alors, ça c’est bien avant. Avant le Consortium s’appelait « Le Coin du Miroir ». Et  on s’est rencontrés  parce que j’ai une maison à Aignay-le-Duc, un petit village situé à 50km de Dijon, et où j’étais la moitié du temps ; et j’ai gardé ce rythm : la moitié du temps en Bourgogne et l’autre moitié à Paris, ou en voyage mais je voyage moins maintenant et les voyages étaient beaucoup plus agréables. Ils sont venus me voir à Aignay-le-Duc parce qu’ils avaient un projet d’exposition à Chalon-sur-Saône, à la Maison de la Culture. Il y avait un autre personnage qui fait partie du paysage : Christian Besson. J’ai rencontré tous ces gens-là en même temps et on s’est mis d’accord pour exposer. Je pense que ma première exposition au fond, c’était à la Maison de la Culture de Chalon-sur-Saône en 1980.

 

C : Est-ce que cette exposition a été un tremplin pour votre ascension artistique ? Par la suite vous avez exposé avec au Consortium  en 1986, en 1993, en 2011 et en 2012 à l’Académie Conti, un lieu que possède le Consortium. Est-ce que le Consortium vous a aidé à accéder à votre notoriété actuelle ?

 

BL : N’y voyez pas trop de vanité, mais en fait, nous avons grandi en même temps,  et c’est vrai que ça a dû contribuer. On a fait un parcours très commun, c’est vrai. Pendant que je n’avais pas d’atelier en Bourgogne, de temps en temps quand je faisais une exposition ici, c’était comme si c’était mon atelier. Pour vous donner un exemple, en 1984, j’ai eu l’idée de mettre un réfrigérateur sur un coffre-fort. Bon ce n’est pas une idée qui vient comme ça en se cognant dans une porte. Il fallait que j’expérimente réellement ce processus : donc on peut le dessiner, faire des simulations. Mais il faut être confronté à la réalité et  c’est le Consortium qui m’a servi d’atelier, de studio photo. On a loué un coffre-fort. On a fait livrer un coffre-fort, on a acheté un frigo (ça ne coûte pas très cher) et on a fait cette œuvre ensemble, ça c’est un très bon souvenir.

 

: Votre œuvre est constituée de nombreuses créations. Vous avez réalisé des peintures, des sculptures, des installations et même des objets mobiliers, des chaises. Quel est l’intérêt de travailler avec ces différents matériaux et de ces différentes manières  ?

 

BL : Les différentes manières, ce n’est pas une volonté ex-nihilo. On ne dit pas « je vais travailler de différentes manières ». Il se trouve que les sujets qui m’intéressent – j’appelle ça des chantiers – sont reliés à une méthode, à une façon de travailler. J’utilise beaucoup la peinture : si je peins un extincteur, il faut que j’utilise un certain type de peinture de la manière, avec le genre, que je souhaite. Si je veux faire des néons, ce n’est plus moi qui le fais, c’est un néoniste qu’il faut, j’allais dire, former. En général quand vous allez voir les artisans avec un projet un peu différent ils vous disent : « c’est pas possible, on peut pas le faire ». Donc c’est compliqué pour un artiste, on se dit qu’ils ont peut-être raison. Peut-être qu’ils ont raison, peut-être qu’on ne peut pas le faire mais il faut insister, il faut être un peu… bête. Vous voyez les matériaux tout ça c’est, c’est très varié. Le lexique dans lequel je puise c’est en général un lexique assez populaire ; les objets et les contextes dans lesquels je voyage. Ce sont des mondes très populaires au fond, les objets, les « sources d’inspirations » que je prends tout le monde les connaît. Par exemple les Walt Disney, pour faire moins populaire, c’est difficile hein. (Rires) Et puis les choses auxquelles je m’intéresse font partie quand même effectivement de quelque chose qui serait un peu pop.

 

: L’un de vos chantiers portait sur la photographie. Un art auquel vous devez être attaché. Pourquoi la photographie vous a intéressé et vous intéresse peut-être encore aujourd’hui.

 

BL : Vous savez je me suis intéressé à la photographie mais je me suis intéressé à beaucoup d’autres choses en fait. Je m’intéresse à la peinture, je m’intéresse à la sculpture. C’est une autre manière de réfléchir sur ce que c’est que ce genre.

On fait dire autre chose à ce genre qu’on connaît par cœur. J’ai fait il y a longtemps déjà maintenant des bandes amorces, des choses qu’on ne pourrait d’ailleurs plus faire aujourd’hui parce que les bandes amorces, vous êtres trop jeune pour savoir ce que c’est. Autrefois, il y avait des films que l’on mettait dans l’appareil photo et on amorçait le film dans l’appareil photo. On faisait deux ou trois chargements pour rien, pour être sûr que le film était bien amorcé. Et on faisait des photos sans intention. Il n’y avait pas d’intention : les photos se faisaient toutes seules. Pour en avoir, je suis allé dans un laboratoire à Paris et j’ai pris ce qu’on appelle ces bandes amorces, qu’ils jettent, ils vont à la poubelle. Ça n’intéresse pas les photographes, ni les gens qui sont les auteurs d’autres photos. Je les ai agrandies. Je les ai traitées comme si on traitait des très très belles photos, des très beaux tirages et ça donne des choses tout à fait extraordinaires qui sont faites sans intention. C’est vrai que dans la photo il y a une manière de… C’est un médium magique parce que ça vous permet de faire planer la réalité. Le fait de répéter mécaniquement une chose, la photo peut le faire alors que la main ne peut pas. Donc voilà j’ai fait des choses avec ce paradoxe.

 

: Pour cette rétrospective au Consortium Museum ce sont une trentaine de vos œuvres qui sont exposées, ce qui vous permet de voir l’évolution de votre travail au fil des années. Selon vous, comment votre art a-t-il évolué ?

 

BL : (Rires) Ça c’est drôle… Comment mon art a évolué ? (rires), c’est très drôle. Je ne sais pas… Il évolue d’une manière totalement inattendue, ça c’est assez drôle  parce qu’il y a une pièce très récente au fond, qui est dans l’exposition, qui est un piano, un piano à queue, qui est bleu et les touches en rouge et fuchsia. C’est, je dirais, un objet fauve. Ça fait penser à la peinture fauve que vous connaissez. Donc ce piano n’est pas du tout comme il est dans la réalité. Mais il y a 30 ans, j’ai peint un piano identique, ou presque, avec les mêmes couleurs. C’était une façon de savoir ce que la peinture représentait : représenter son modèle et son modèle était sous la peinture. Et là c’est un de plus ; et je ne sais pas si c’est mieux ou pas, ce n’est même pas le problème. Voilà, il y a une évolution qui s’est produite et qui est inattendue.

 

: Votre travail se rapproche du concept des ready-made de Marcel Duchamp avec l’utilisation d’objets du quotidien. Comment avez-vous fait évoluer ce concept au travers de votre art, parce qu’il y a quand même une différence entre le ready-made de Marcel Duchamp et votre travail ?

 

BL : C’est une question qui est parfaite, bravo. Au fond, ce qu’on appelle ready-made, une fois qu’on a mis un objet dans un musée, c’est une œuvre d’art et puis l’affaire est classée. En fait ce n’est pas du tout comme ça que ça marche. Le ready-made, c’est une invention, c’est une révolution comme le Masaccio et Brunelleschi ont révolutionné l’histoire de la peinture en inventant la perspective. Et après l’invention de la perspective, on n’a plus peint de la même manière. Eh bien, ce que vous appelez le ready-made, c’est vrai, c’est une autre méthode qui fait que les règles de la perspective ont changé. Et là évidemment, c’est un peu… dès qu’on voit des choses avec des objets on dira « c’est comme Marcel Duchamp » mais on ferait la même erreur dès qu’on voyait des tableaux… je sais pas… du XVIIIè siècle avec des règles de la perspective qui étaient les mêmes que celles de Masaccio. On ne va pas dire « ah bah c’est comme Masaccio ». Il faut bien comprendre ça et votre question me permet d’éclairer cette question-là.

 

: Je trouve que votre exposition reproduisant les œuvres et le décor du Musée moderne dans la BD Mickey Traits, très abstrait est justement très impressionnante. J’aimerais savoir comment vous avez eu l’idée de transposer le décor de Mickey dans la réalité ?

 

BL : Eh bien ça va vous amuser, j’ai eu l’idée à Dijon. J’étais allé voir une exposition assez universitaire, assez… comment vous dire… assez cultivée, assez érudite, assez ennuyeuse aussi. Elle s’appelait « La Peinture dans la peinture ». Là, c’est une exposition qui est basée, vous l’avez compris, sur le fait que dans le tableau il y a des tableaux. Il y a un petit tableau dans un tableau de Monet, un portrait de Mallarmé puis un petit tableau sur le mur ; donc là voilà, on observait ces tableaux  : la peinture dans la peinture. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je m’intéresse aux univers et aux choses qui sont très populaires et je me suis dit que ça serait plus intéressant de faire ça avec de la bande dessinée. Et il y avait des bandes dessinées dans lesquelles il y avait des tableaux. Au départ, je pensais à Tintin, Hergé, car dans les épisodes de Tintin il y a souvent des tableaux au mur etc. Et puis on m’a donné une petite bande dessinée de Mickey très très abstrait, j’ai trouvé que c’était mieux : le tableau était plus intéressant etc… Et donc voilà, c’est né comme ça. Et après, de fil en aiguille, les tableaux ont donné naissance à des tableaux de diverses tailles… Traités avec des médiums très différents. Puis après on a fait des sculptures de ces Walt Disney.

 

: L’art contemporain est souvent malheureusement incompris. Est-ce que votre travail peut aider à comprendre l’art contemporain justement, à le rendre plus accessible ? Non ?

 

BL : Mon travail ne peut pas aider à comprendre l’art contemporain, non je suis désolé mais… (Rires). Pourtant, je fais des essais. Par exemple à Paris, il y a une sorte de hasard, je viens de faire une sculpture qui est un hommage à Johnny Hallyday, vous avez peut-être vu ça ?

 

: J’en ai entendu parler, oui.

 

BL : Voilà, vous en avez entendu parler. Et donc, moi, ça m’intéresse parce que d’un seul coup, je sors de l’entre-soi contemporain, et d’une sorte de zone de confort. Et je suis confronté à l’espace public, à des gens qui ne sont pas du tout préparés à regarder ça. Il n’y a pas de raison qu’ils le soient. Et justement, on va arriver à votre question,ce n’est pas à moi de faire en sorte que les gens s’intéressent à l’art contemporain. C’est aux gens qui sont chargés de faire la médiation. C’est-à-dire que si vous êtes directeur d’une chaîne de télévision ou de radio, c’est vous qui décidez si vous voulez que le programme parle de l’art contemporain de manière intéressant, et si vous prenez les gens par la main et les ouvrez sur ce monde-là. Mais les médias sont extrêmement frileux sur ce sujet, je n’invente rien, vous le savez. C’est un travers qui est… C’est une bonne spécialité française. Les français s’intéressent plus à la littérature – la littérature est très médiatisée –, le cinéma, et puis après ils s’intéressent au jardinage, aux antiquités, etc, mais peut-être que la discipline la moins gâtée c’est peut-être la musique contemporaine et la danse contemporaine. La musique contemporaine là c’est vraiment dans un angle mort. Mais l’art contemporain ça intéresse un peu plus de gens. Ça reste extrêmement confidentiel par rapport à ce que l’on pourrait espérer.

 

: Si vous étiez jeune là maintenant, et au début de votre carrière…

 

BL : (rires)

 

: (rires) non pas que vous ne puissiez pas être au début de votre carrière à votre âge actuel, mais de quel mouvement artistique vous inspireriez-vous ?

 

BL : Qu’est-ce qui m’inspirait quand j’étais jeune ? C’est une excellente question. Je ne suis pas certain, si j’avais 25 ans, 20 ans, que je m’intéresserais autant que ça à l’art contemporain ; enfin ce qu’il devient comme monde, comme biotope vous voyez, comme milieu. La sociologie de l’art contemporain devient une chose qui m’est de moins en moins sympathique si vous voulez, mais, peut-être que c’est l’âge. Mais, quand j’avais 20 ans, c’était un terrain d’aventure qui n’était absolument balisé.

 

C : Ah oui.

 

BL : Vous arriviez d’un trou de Bourgogne à Paris et vous pensiez que vous pouviez vous exprimer… que le monde était à vous. Aujourd’hui les règles du jeu, si vous êtes une jeune artiste ou un jeune artiste, le parcours est plus balisé, il y a des règles du jeu qui sont assez strictes ; il y a sans doute un peu moins de liberté.

 

: Oui puisque l’art contemporain a évolué alors qu’à vos débuts il restait « tout à faire. »

 

BL : Oui parfaitement, ça je ne crois pas. On peut penser que tout a été fait mais ce n’est pas vrai. Je pense qu’il était tout aussi difficile d’inventer le fauvisme il y a cent ans, que d’inventer l’art conceptuel il y a 50 ans, que d’inventer le cubisme… c’est toujours très compliqué. On a l’impression que, mais c’est faux.

 

: Une question un peu plus simple : quels sont vos prochains projets artistiques, si vous en avez ?

 

BL : Alors mes projets artistiques en fait, c’est de faire de nouvelles aventures… En général, je n’en parle pas parce le résultat de ces aventures sera fait dans les expositions, dans les installations, enfin c’est très varié. Je ne pourrais même pas vous dire ce qu’il va se passer (rires).

 

: Bertrand Lavier vous souhaitez nous parler de Xavier Douroux que vous avez pu connaître.

 

BL :  On avait évolué Le Consortium et moi, et je ne peux pas évoquer toute cette trajectoire sans évoquer Xavier. Xavier Douroux était un ami, c’est rare d’ailleurs que les gens avec qui on travaille dans le monde de l’art, des historiens, des critiques d’art, des galeristes deviennent des amis. On est plus ou moins liés, et Xavier était devenu véritablement un ami et je pense à lui très souvent. Je lui dois beaucoup et je pense que Xavier Douroux plane toujours au-dessus de cette maison qu’on appelle Le Consortium et sur d’autres maisons d’ailleurs. Voilà, je tenais vraiment à le dire parce que c’était un personnage très important.

Retranscription par Tommy-Lee Chefirat

 


Animé(e) par Célia Houbeurdon  avec Bertrand Lavier